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- - - Jacques De Landsberg La représentation de Pilate dans l'œuvre de Pierre Paul Rubens La représentation de Pilate dans l'œuvre de Pierre Paul Rubens
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Reporticle : 172 Version : 1 Rédaction : 01/04/2016 Publication : 27/04/2016

Introduction

Sur les 1403 œuvres que Michel Jaffé attribue à Pierre Paul Rubens (1), près de la moitié sont des œuvres à sujet religieux et, si on fait abstraction des modelli, bozzetti et autres disegni, ce sont environ 400 compositions religieuses à part entière que le maître anversois (1577-1640) a produites. Parmi ces œuvres, quatre mettent en scène Pilate : le Couronnement d’épines de la cathédrale de Grasse, l’Ecce Homo du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, le Christ montré au peuple du musée des Beaux-Arts de Bruxelles et celui de la collection G. Cramer de La Haye. La première composition peut être datée de 1602 et on y découvre à l’arrière-plan un Pilate d’apparence juive en toge romaine. La deuxième remonte aux années 1610 et présente un Pilate de type oriental, alors que les deux dernières, des années 1632-35, nous montrent un Pilate en fonctionnaire impérial romain. Comment expliquer ces variantes ?

Ponce Pilate historique

Préfet de la province de Judée, Ponce Pilate n’aurait pu être qu’un obscur fonctionnaire romain condamnant un tout aussi obscur agitateur juif. Mais le personnage est mentionné dans les quatre évangiles (2) comme le « procurateur » (3) qui est amené à juger Jésus de Nazareth, fils de Dieu, et à le condamner à mourir sur la croix. Les auteurs font du procurateur un représentant du pouvoir séculier, un païen, mais un homme bon qui fait tout pour sauver Jésus des mains des Juifs et ne pas céder à leurs injonctions. Il est le seul personnage historique cité dans le Credo des chrétiens et repris dans les symboles de Nicée (325) : « [Jésus..qui..]...a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli » et de Constantinople (381) : « ...Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il [Jésus] souffrit sa passion et fut mis au tombeau.... ».

Les sources juives de l’époque comme Philon d’Alexandrie (4) et Flavius Josèphe (5) dépeignent Pilate comme un personnage vil, indécis, têtu, brutal, cruel, dévoué à l’empereur Tibère et de plus maladroit avec les Juifs. Flavius Josèphe, seul, donne des précisions sur la condamnation du Christ par Pilate dans quelques lignes qu’on trouve dans ses Antiquités : le Testimonium flavianum (6).

Les sources romaines ne citent pas Pilate, à part Tacite en 115 qui, évoquant les chrétiens, le nomme brièvement (7).

Au sein de la première Église, les apologistes comme Irénée de Lyon (8), Justin (9), Tertullien (10), Eusèbe de Césarée (11) font part de lettres échangées entre Pilate et l’empereur Tibère et dressent un portrait de Pilate plutôt nuancé et empreint de compréhension. Les premières communautés chrétiennes se passionnent pour savoir qui était réellement ce Pilate et le rôle qu’il avait vraiment joué. D’autres textes apocryphes (12) réécrivent la Passion de Jésus et vont combler les « blancs » du récit évangélique et tenter d’apporter une certaine épaisseur au personnage de Ponce Pilate.

Au début du IVème siècle voient le jour les Actes de Pilate (13), une série de textes qui seront à l’origine d’écrits chrétiens qui deviendront les plus célèbres récits de la Passion du Christ et qui prendront vers le VIème siècle le nom d’Évangile de Nicodème. Pilate y apparaît comme un représentant du pouvoir impérial, un païen devant qui Jésus témoigne de sa foi et qui se montre convaincu de l’innocence de celui-ci et de sa divinité. La tradition patristique insistera sur la responsabilité juive et diminuera celle de Pilate, allant jusqu’à en faire un chrétien car, en ordonnant la crucifixion de Jésus, le procurateur a offert à l’humanité son sauveur.

Jusqu’au XIIIème siècle, différentes « biographies » de Pilate circulent, faisant du procurateur un lâche rongé par le remords (14). Celles-ci seront reprises au XIIIème siècle dans la Légende dorée de Jacques de Voragine (15).

Au XVIème siècle, la Légende dorée fait l’objet de critiques sévères de la part des humanistes qui lui reprochent son peu de sérieux et son manque d’érudition. Sa popularité s’étiole puis disparaît pour être remplacée au XIXème siècle par des romans (16) qui condamnent ou réhabilitent Pilate et par des biographies modernes (17).

Iconographie de Pilate

Fig. 1 – Sarcophage de Junius Bassus, Pilate se lave les mains, 359. Vatican, Basilique Saint-Pierre.
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Fig. 1 – Sarcophage de Junius Bassus, Pilate se lave les mains, 359. Vatican, Basilique Saint-Pierre.

L’iconographie chrétienne a privilégié trois grands moments où Pilate joue un rôle : Pilate interroge Jésus, Pilate présente à la foule Jésus qui a été flagellé et couronné d’épines et, après l’avoir condamné à mort, Pilate se lave les mains. Jésus, condamné à mort par le tribunal religieux juif, est livré à Pilate pour être exécuté (18). Pilate interroge un Jésus silencieux face aux accusations portées contre lui par les autorités juives qui veulent obliger le procurateur à le condamner à la mort sur la croix. Pilate l’interroge : « Es-tu le roi des Juifs ? », question à laquelle Jésus répond de manière équivoque en déclarant que son royaume n’est pas de ce monde car, autrement, il ne se serait pas laissé arrêter et qu’il est sur terre pour attester de la vérité divine. Ces propos laissent un Pilate perplexe qui, selon Jean, clôt l’interrogatoire par un « Qu’est-ce que la vérité ? » (19). « Ecce Homo » (« Voici l’homme ») sont les paroles qu’adresse Pilate à la foule des Juifs rassemblés devant le prétoire quand il lui présente le Christ qu’il a fait flageller. Jésus, la tête coiffée d’une couronne d’épines, est revêtu d’un manteau pourpre et tient dans la main un roseau en guise de sceptre, insignes de sa prétendue royauté (20). La foule hurle « Crucifige, crucifige eum » (« crucifie-le »). Le thème de l’Ecce Homo apparaît à la fin du XVème siècle. Propre à une tradition spécifiquement septentrionale qui a commencé avec les images de dévotion, une nouvelle représentation de l’Ecce Homo voit le jour : la scène avec une multitude de personnages se limite dorénavant à des figures à mi-corps, deux ou le plus souvent trois, montrant un Pilate tout à côté du Christ qui vient d’être flagellé et couronné (21).

Fig. 2 – Codex Purpureus rossanensis, Le Jugement de Pilate, Vème siècle. Rossano, Museo Diocesano.
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Fig. 2 – Codex Purpureus rossanensis, Le Jugement de Pilate, Vème siècle. Rossano, Museo Diocesano.

Seul l’évangéliste Matthieu (22) rapporte que Pilate, ayant cédé à la foule vociférante réclamant la mort de Jésus, se dégagea publiquement de toute responsabilité de cette condamnation. Il se fit apporter de l’eau et se lava les mains en déclarant : « Je suis innocent du sang de ce juste ». Ce geste fameux fera passer Pilate à la postérité. Aux premiers temps du christianisme, faisant un parallèle avec le lavement des pieds des apôtres par Jésus, ce geste fut assimilé par des apologistes comme Tertullien et Eusèbe (23), et repris par les Actes de Pilate, à un acte de conversion pareil au rituel du baptême : en se lavant les mains, Pilate se débarrassait du péché d’avoir condamné le Christ et était absout de celui-ci. La figure de Pilate, vue par les artistes, qui s’en feront une idée à la lecture des évangiles et des textes chrétiens, sera celle d’un personnage complexe, souvent déconcertant voire énigmatique. Elle sera représentée de diverses manières qui évolueront au cours des siècles.

Curieusement, les spécialistes de l’iconographie de l’art chrétien comme Émile Mâle (24), Louis Réau (25), Gertrud Schiller (26), James Marrow (27) et autres (28) ne parlent pas de cette évolution ou ils se bornent à en faire un simple constat, sans autre explication. Il faudra attendre 2009, pour voir Colum Hourihane, historien de l’art à la Princeton University, nous offrir un regard quasi exhaustif sur les représentations écrites et visuelles de Pilate depuis les premiers temps chrétiens jusqu’à la fin du Moyen Âge (29).

Historiographie de Pilate avant Rubens

Fig. 3 – Psautier d'Utrecht, Le Christ devant Pilate, vers 820. Utrecht, Bibliothèque de l'université.
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Fig. 3 – Psautier d'Utrecht, Le Christ devant Pilate, vers 820. Utrecht, Bibliothèque de l'université.
Fig. 4 – Maître anonyme allemand, Jésus devant Pilate, 1015. Hildesheim, cathédrale (porte de bronze).
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Fig. 4 – Maître anonyme allemand, Jésus devant Pilate, 1015. Hildesheim, cathédrale (porte de bronze).

La perception du personnage de Pilate et la représentation qui en découle sera en constante mutation au cours des siècles en fonction des facteurs religieux, politiques ou sociaux de chaque époque. En tirer dès lors des généralisations peut se révéler téméraire. C’est au IVème siècle que Pilate est représenté pour la première fois. Il figure sur un sarcophage romain (30) interrogeant Jésus, puis se lavant les mains (fig. 1). L’image s’en tient au récit biblique et donc Pilate est figuré en préfet romain, portant la toge, le visage glabre, la tête ornée d’une couronne de laurier, emblème de l’autorité impériale. Du VIème au IXème siècle, Pilate est généralement encore représenté en fonctionnaire impérial. Mais si, en Orient, Pilate sera rapidement considéré comme un saint (fêté le 25 juin) (31), en Occident, quand il juge le Christ (fig.2) (32), le procurateur sera perçu comme un personnage de caractère faible qui s’est fait manipuler par les Juifs. Au IXème siècle, faisant allusion à l’autorité dont il fut dépositaire, Pilate est tour à tour représenté en roi ((fig. 03) (33) rendant la justice, tenant parfois dans la main un sceptre ou une épée, ou en juge portant une longue robe et serrant en main une baguette, assis face au Christ, dans un rôle de magistrat inique, parfois conseillé par le diable ((fig. 04) (34). Pilate n’est plus un Romain et, à la fin du Xème siècle, le procurateur devient un sujet de controverse : de chrétien qu’il avait été considéré jusqu’alors, il va être assimilé aux grands prêtres juifs qui ont fait condamner Jésus, à savoir « ces méchants Juifs » (35). Le procurateur est alors figuré en « méchant », en Juif qui, comme tous les Juifs, n’a pas cru en Jésus et à partir du siècle suivant, il sera désormais personnifié en Juif âgé, au nez crochu (36) et à la barbe foncée, portant un chapeau pointu et vêtu d’habits orientaux somptueux (37) qui n’ont plus rien à voir avec la tenue d’un préfet ou d’un officier romain du temps de Tibère. À la suite des légendes et textes qui lui sont consacrés au XIIIème siècle, cette image ((fig. 05) (38) se généralise les siècles suivants, à l’exception de l’Italie où les artistes jusqu’au début du quattrocento demeurent sous l’influence de l’art byzantin et continuent à représenter Pilate sous les traits d’un haut fonctionnaire romain (39). À partir du XVIème siècle, se juxtapose maintes fois une nouvelle image : Pilate est montré en officier turc, la tête couverte d’un turban ((fig. 06) (40), personnifiant ainsi le Turc, ennemi des chrétiens, qui occupe depuis trois siècles les lieux saints de Jérusalem et qui maintenant menace l’empire habsbourgeois.

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    Il faudra attendre le XIXème siècle pour voir les artistes s’en retourner à l’énoncé des textes bibliques et représenter à nouveau Pilate en préfet romain.

    Le Couronnement d’épines (Grasse)

    Fig. 7 – P.P. Rubens, Le Couronnement d'épines, Grasse, Cathédrale.
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    Fig. 7 – P.P. Rubens, Le Couronnement d'épines, Grasse, Cathédrale.

    Quand Rubens en 1601 peint ce tableau ((fig. 07) (41), il a 24 ans. C’est sa première commande publique (42). Le sujet en est Jésus qui, après avoir été flagellé par des légionnaires romains dans les sous-sols du palais, est coiffé d’une couronne d’épines. Il porte un pagne blanc. Pilate se trouve en haut sur la terrasse, attendant de présenter le Christ à la foule. Il se tient debout, vêtu d’une toge pourpre symbole de l’autorité impériale, qui fait écho au manteau pourpre (à main gauche dans le tableau) qui va être jeté sur les épaules de celui que les soldats ont appelé « roi des Juifs ». Le procurateur est affublé d’un couvre-chef oriental et d’une barbe qui n’avait pas cours dans l’empire romain à l’époque des Julio-Claudiens. Manifestement, Rubens n’a pas osé déroger à l’habitude de son temps qui était de représenter Pilate en Juif barbu.

    L’Ecce Homo (Saint-Pétersbourg)

    Fig. 8 – P.P. Rubens, Ecce Homo, 1610, Saint-Pétersbourg, Musée de l'Hermitage.
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    Fig. 8 – P.P. Rubens, Ecce Homo, 1610, Saint-Pétersbourg, Musée de l'Hermitage.

    Cet Ecce Homo ((fig. 08) (43) fut peint par Rubens vers 1610-1612 à Anvers après son retour d’Italie où il avait pu observer l’Ecce Homo de Ludovico Cigoli (1559-1613) ((fig. 09) dont il s’inspira (44). Trois personnages athlétiques figurent à mi-corps sur ce tableau et semblent avoir pris place sur une terrasse sans balustrade. Au centre, se tient le « Roi des Juifs », le Christ vu de face, portant une couronne d’épines, vêtu uniquement d’un pagne ceignant ses reins, les mains liées derrière le dos et serrant un roseau ébréché en guise de sceptre. Son visage n’exprime aucune souffrance et son regard semble dédaigneux. À sa droite, un personnage portant un casque romain découvre le corps marqué de coups de fouet. Il est aidé par un personnage qui se tient de l’autre côté et qui n’est autre que Pilate sous l’apparence d’un prêtre juif. Le procurateur est nu-tête, cheveux noirs et bouclés. Il porte une grande barbe blanche et est vêtu d’une robe foncée. De la main droite, il désigne le Christ à la foule.

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      Christ montré au peuple (Bruxelles)

      Fig. 10 – P.P. Rubens, Christ montré au peuple. Vers 1632. Bruxelles, Musées royaux de Belgique.
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      Fig. 10 – P.P. Rubens, Christ montré au peuple. Vers 1632. Bruxelles, Musées royaux de Belgique.

      La scène (fig. 10) est dessinée sur une feuille (45) qui présente au recto deux scènes de la mythologie grecque. Au verso, à gauche du Christ montré au peuple, on découvre l’esquisse des bourreaux qui apparaissent dans le tableau de la Montée au calvaire (46) que l’on peut voir dans ce même musée, ce qui permet de dater ce dessin des années 1634. La scène du Christ montré au peuple s’apparente à un Ecce Homo. Le Christ est au centre du dessin, au bas d’un escalier. Il est presque nu, les reins ceints d’un pagne et les épaules recouvertes d’un drap. Pilate est à la droite du Christ, de profil, la tête tournée vers la foule et les bras tendus. Le procurateur est nu-tête, les cheveux courts, imberbe et porte une toge. Un soldat portant un casque ôte le manteau du Christ. En bas, à droite, en plus petit, Pilate est représenté à nouveau, assis sur un trône. D’autres personnages sont esquissés tel un licteur barbu qui prend place entre Pilate et le Christ et porte des faisceaux. Les trois personnages du Christ, de Pilate et du soldat casqué seront repris presque tels quels dans le tableau de La Haye (voir infra).

      Le Christ montré au peuple (La Haye)

      Fig. 11 – P.P. Rubens, Le Christ monté au peuple, vers 1634. La Haye, Collection G. Cramer.
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      Fig. 11 – P.P. Rubens, Le Christ monté au peuple, vers 1634. La Haye, Collection G. Cramer.

      Ce tableau (fig. 11) (47) a été probablement exécuté à l’époque où Rubens réalisa le dessin du musée de Bruxelles (voir supra) (48). Vêtu d’un pagne blanc, les poignets attachés, la tête coiffée d’une couronne d’épines, un roseau dans la main gauche, le Christ se tient debout au sommet d’une volée de marches et fait face à Pilate. Deux soldats lui ôtent le manteau pourpre dont il a été revêtu après la flagellation. Le procurateur se lève de son trône, tournant le dos à ses conseillers qui n’apparaissaient pas sur le dessin de Bruxelles. Cheveux courts, imberbe, il porte la toge pourpre symbole de ses hautes fonctions en Judée et désigne de sa main gauche le Christ à la foule hurlante et de la droite Barrabas amené par un soldat et drapé d’un linge noir recouvrant les reins et les cuisses, les bras enchaînés derrière le dos. À main gauche, un licteur vu de profil et un soldat sont assis sur les marches. Au premier plan, des Juifs manifestent leur hostilité au Christ. On retrouve les trois principaux personnages figurant dans le dessin du musée de Bruxelles (voir supra), mais Pilate est vêtu d’une toge ample laissant voir ses sandales et prend une posture un peu différente.

      Conclusion

      Quand en 1601, Rubens reçoit la commande d’un Cristo deriso nommé aujourd’hui Couronnement d’épines (Grasse), il connaît de mémoire les Ecce Homo de Jérôme Bosch (1470) (49), Quentin Metsys (1520) (50), Mantegna (1500) (51), Dürer (1507) (52) et bien d’autres. Mais il découvre à Milan, en la chapelle de la Santa Corona de Santa Maria delle Grazie, lors de son séjour à la cour des Gonzague à Mantoue, un tableau du Titien, le Couronnement d’épines (fig.12) conservé de nos jours au Louvre (53). Il en reprend la composition, y ajoute un Pilate qu’il représente en Juif tel qu’on le figure à cette époque mais lui fait porter une toge romaine.

      Fig. 12 – Titien, Le Couronnement d'épines, 1542. Paris, Musée du Louvre.
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      Fig. 12 – Titien, Le Couronnement d'épines, 1542. Paris, Musée du Louvre.

      En 1610, il peint un Ecce Homo (Saint Petersbourg) composé seulement de trois figures de trois-quarts face : le Christ, Pilate et un soldat qui découvre le corps du condamné. Il semble que Rubens se soit inspiré d’un tableau homonyme de Lodovico Cigoli (fig.9), tableau qui serait sorti gagnant d’une compétition organisée en 1604 entre ce peintre, le Caravage et Domenico Pagnano (54), et que Rubens aurait vu l’année suivante à Rome. Quelques vingt ans plus tard, Rubens est amené à peindre la scène du Christ présenté par Pilate à la foule des Juifs, dont d’abord il fera une esquisse (Bruxelles), puis le tableau du Christ devant Pilate (La Haye), inspiré de l’Ecce Homo que Titien (fig. 13) (55) avait peint pour un marchand flamand résidant à Venise et que le jeune Rubens a pu voir lors de son passage dans cette ville. Il situe lui aussi la scène devant le palais du gouverneur au sommet de l’escalier. Pilate est en général romain. L’inébranlable foi du maître anversois et sa connaissance approfondie des textes bibliques l’ont poussé à rétablir la vérité historique de l’événement : Pilate est redevenu un officier romain.

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        Notes

        NuméroNote
        1 Michel JAFFÉ, Rubens, Catalogo completo, Milan, 1989.
        2 Se référer à La Bible de Jérusalem, Paris, 1992 : Matthieu, XXVII, 2, 11-26, 58 ; Marc, XV, 1-15, 44-45 ; Luc, XXIII, 1-25, 52 ; Jean, XVIII, 28-38, XIX, 1-22.
        3 D’un point de vue purement historique, Ponce Pilate, de 26 à 36, est préfet comme l’étaient ses prédécesseurs et comme l’atteste une pierre découverte dans les ruines de Césarée (ancienne capitale administrative de la Palestine) en 1961, qui porte l’inscription plus ou moins complète de Pilatus Praefectus. Ce n’est en effet que dans les années 40 après J.-C. que le mot « procurateur » (ayant une connotation plutôt financière) remplacera le mot préfet (à connotation plutôt militaire). Les Évangiles datant des années 60-100 reprendront tout naturellement le mot de « procurateur ».
        4 Voir PHILON d’ALEXANDRIE, Legatio ad Caium, dans : http://www.remacle.org/philon, § 298-305.
        5 Voir FLAVIUS JOSÈPHE, Guerre des Juifs, livre II, IX, 2, 3 et 4 et Antiquités judaïques, livre XVIII, III,1-2 dans : http://www.remacle.org/flavius josephe.
        6 Voir, à ce propos, Serge BARBET, Le Testimonium Flavianum. Examen historique, Paris, 2002. Ce témoignage a fait l’objet au cours du siècle précédent de nombreuses discussions, certains auteurs y décelant une interpolation datant du IIIème siècle. Aujourd’hui, débarrassé de ces mentions controversées, ce témoignage est largement admis comme authentique. Il faut avoir présent à l’esprit que lorsque Josèphe écrit ce texte, 70 ans ont passé depuis la mort du Christ.
        7 TACITE, évoquant les chrétiens, écrit « Leur nom vient de Christ que, sous le principat de Tibère, le procurateur Ponce Pilate avait livré au supplice » dans : Annales, XV, 44 (trad. H. GOELZER, Paris, 1925). Voir aussi : http://www.remacle.org/tacite.
        8 IRÉNÉE de Lyon, Adversus haereses, Livre I, 27, 2, dans : coll. Sources chrétiennes, n° 264, Paris, 1974, pp. 350-351.
        9 JUSTIN de Naplouse, Apologie pour les chrétiens I, XXXV, 9. dans : coll. Sources chrétiennes, n° 507, Paris, 2006, pp. 160-161.
        10 TERTULLIEN, Apologétique, V, 2 dans : http://www.remacle.org/bloodwolf/eglise/tertullien.
        11 EUSÈBE de Césarée, Histoire écclésiastique, IX, 5-7, dans : http://www.remacle.org/bloodwolf/historiciens/eusebe.
        12 Voir, à ce propos, Écrits apocryphes chrétiens publiés sous la direction de Jean-Daniel KAESTLI, Paris, 2005.
        13 Évangile apocryphe, écrit en grec, dont la première partie (1-9) fait l’apologie de Pilate qui est « le témoin privilégié de l’innocence et de la divinité de Jésus ». Voir, à ce sujet, France QUÉRÉ, Évangiles apocryphes, Paris, 1983, pp. 125-152.
        14 Voir, à ce sujet, Anne-Catherine BAUDOIN, Ponce Pilate : la construction d’une figure dans la littérature patristique et apocryphe (thèse), École pratique des hautes études (EPHE), Paris, 2012.
        15 Moine dominicain devenu archevêque de Gênes, Jacques de Voragine, compila entre 1260 et 1270, en 180 chapitres, sous le nom de Legenda aurea, les divers écrits du christianisme des premiers siècles retraçant la vie des saints. Dans le chapitre consacré à la Passion du Seigneur, l’auteur relate le procès de Pilate instruit par Tibère et le sort qui est réservé au procurateur. Voir Jacques de VORAGINE, La Légende dorée, trad. de J.-B. M. ROZE, Paris, 1967, pp. 267-269.
        16 On retrouve des auteurs comme Alexandre DUMAS, Gustave FLAUBERT, Anatole FRANCE, Paul CLAUDEL, Blaise CENDRARS, Mikhaîl BOULGAKOV et, plus récemment, Eric-Emmanuel SCHMITT.
        17 Citons entre autres : Helen K. BOND, Pontius Pilatus in History and Interpretation, Cambridge, 1998 ; Warren CARTER, Pontius Pilate. Portraits of a Roman Governor, Collegeville/Pennsylvanie, 2003 et Jean-Pierre LÉMONON, Pilate, Paris, 2007.
        18 Voir Matthieu, XXVII, 11-26, Marc, XV, 1-15, Luc, XXIII, 1-7, 13-25 et Jean XVIII, 28-40.
        19 Cf. Jean, XVIII, 38.
        20 L’évangéliste Jean est seul à relater cet épisode : voir Jean, XIX, 4-6.
        21 Voir, à ce sujet, Sixten RINGBOM, De l’icône à la scène narrative, Paris 1997, pp. 163-169.
        22 Cf. Mathieu, XXVII, 24-25.
        23 Voir notes 11 et 12.
        24 Emile MÂLE, L’Art religieux à la fin du Moyen Âge, Paris, 1922, 1951, L’Art religieux après le concile de Trente, Paris, 1932, 1972.
        25 Louis RÉAU, Iconographie de l’art chrétien, Paris, 1957
        26 Gertrud SCHILLER, Ikonographie der christlichen Kunst, Gütersloh, 1991.
        27 James H. MARROW, Passion Iconography in Northern European Art of the Late Middle Ages and Early Renaissance, Courtrai, 1979.
        28 Comme le Dr. Karl KÜNSTLE, Ikonographie der Christlichen Kunst, Fribourg, 1928, le jésuite Engelbert von KIRSCHBAUM, Lexikon der christlichen Ikonographie, Fribourg, 1968-1974.
        29 Colum HOURIHANE, Pontius Pilate, Anti-Semitism, and the Passion in Medieval Art, Princeton, New Jersey, Princeton University, 2009. L’auteur étudie les changements de la figuration de Pilate depuis le début du christianisme jusqu’au 1er quart du XVème siècle au travers des écrits et œuvres d’art (sarcophages, ivoires, sculptures, fresques, peintures, textiles, manuscrits, gravures) et s’attache à montrer comment les côtés négatifs de Pilate ont été amplifiés à des fins politiques et religieuses révélant l’antisémitisme de l’époque médiévale.
        30 Sarcophage de Junius Bassus, Le Christ devant Pilate, 359. Marbre, 141 x 243 x 144 cm. Rome, Vatican, Basilique Saint-Pierre.
        31 À la différence des Églises éthiopienne et copte, l’Église grecque n’exaltera pas la figure de Pilate, mais vénérera la sainteté de sa femme, appelée Procla, le 27 octobre.
        32 Codex Purpureus rossanensis, Jugement de Pilate. Vème siècle. Parchemin pourpre et lettres d’argent, fol.16, 307 x 260 mm. Rossano, Museo Diocesano.
        33 Psautier d’Utrecht, Christ devant Pilate. Vers 820-835. Ms. 32 f°. 49 r°, 300 x 250 mm. Utrecht, Bibliothèque de l’Université.
        34 Maître anonyme allemand, Jésus devant Pilate. 1015. Bronze, 67,5 x 115 cm, élément du battant droit d’une porte, Hildesheim, Cathédrale.
        35 Ces Juifs « félons », ainsi qualifiés dans les drames (Passions) joués au Moyen Âge ou « perfides », ainsi dénommés dans l’oraison Oremus et pro perfidis Judæis de la prière du vendredi saint introduite au VIIème siècle et qui sera retirée du culte en 1959 par le pape Jean XXIII et supprimée lors du concile de Vatican II en 1963.
        36 En Allemagne, la peinture est plus narrative et certains artistes du XVème siècle iront jusqu’à caricaturer Pilate, le présentant vêtu à l’orientale, portant un énorme turban, laid, le visage grimaçant ou déformé, aux traits cruels , les yeux exorbités, le menton proéminent.
        37 Voir à ce sujet Cor ENGELEN, Miroir du Moyen Âge (trad. par B. Boëlens van Waesberghe), Louvain, 1999, pp. 276 à 315.
        38 Quentin Metsys, Ecce Homo. Vers 1515. Huile sur bois, 160 x 120 cm. Madrid, Museo del Prado.
        39 Par exemple Duccio di Buoninsegna (Maestà, 1308, Sienne, Museo dell’Opera), Giotto (Le Christ bafoué, 1305, Padoue, Cappella degli Scrovegni), et plus tard, unique pour l’époque, Titien (Ecce Homo, 1543, Vienne, Kunsthitorisches Museum). Mentionnons aussi la Flagellation du Christ, peinte par Piero della Francesca (1450, Urbino, Galleria Nazionale delle Marche) où Pilate est représenté sous l’aspect de l’empereur byzantin. (Voir, à titre documentaire, Antonio PALUCCI, Piero della Francesca, Paris, 1992, p. 192).
        40 Dürer, La Passion gravée, 1507-1513, Le Christ devant Pilate. Gravure sur cuivre, 117 x 75 mm. New York, Metropolitan Museum.
        41 Huile sur bois, 224 x 180 cm. Grasse, Cathédrale. Voir M. JAFFÉ, op. cit., p. 148, n° 18. Voir sur cette œuvre Nicole DACOS, Le Voyage à Rome, Bruxelles, 2012, p. 196.
        42 C’est à la demande de l’archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas, que Rubens peint ce tableau qui doit encadrer, avec une Élévation de la croix, le tableau d’autel l’Exaltation de sainte Hélène destiné à la chapelle souterraine de Santa Croce in Gerusalemme à Rome dont le cardinal-archiduc, avant son mariage avec l’infante Isabelle, avait eu la titulature.
        43 Huile sur bois, 125 x 96,5 cm. Saint- Petersbourg, Musée de l’Ermitage, inv. n° 3778. Voir, à ce propos, M. JAFFÉ, op. cit., p. 172, n° 125. et J.Richard JUDSON, Rubens, The Passion of Christ, dans Corpus Rubenianum Ludwig Burchard, VI, Turnhout, 2000, p. 65, n° 13.
        44 Lodovico Cigoli. 1604-1606. Ecce Homo. Huile sur toile, 175 x 135 cm. Florence, Galleria Palatina. Voir, sur cette œuvre : http://www.wga.hu//htlm.c/cigoli/.eccehomo.html.
        451630-1634. Sanguine et pierre noire, crayon et rehaut de gouache blanche, 310,1 x 464,7 mm. Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, inv. n° 12257. Voir : J.R. JUDSON, op. cit., p. 68, n° 14a.
        461634. Huile sur toile, 569 x 355 cm. Inv n° 163 Voir : J.R. JUDSON, op. cit., p. 69, n° 14b.
        471632-1635. Huile sur bois, 47,5 x 35,5 cm. La Haye, Collection G. Cramer. Depuis 1998, localisé à Los Angeles (Getty Research Institute). Voir, sur cette œuvre, M. JAFFÉ, op. cit., p. 333, n° 1088 et J.R. JUDSON, op. cit., p. 69, n° 14b.
        48 Voir J.R. JUDSON, op. cit., p. 70.
        49 Francfort-sur-le-Main, Städelsches Kunstinstitut.
        50 Venise, Palazzo ducale.
        51 Paris, Musée Jacquemart-André.
        52 Petite Passion et Grande Passion.
        531542-1544. Huile sur bois, 303 x 180 cm. Paris, Musée du Louvre. Voir, sur cette œuvre, Francesco VALCANOVER, Tout l’Œuvre peint de Titien, Paris, 1970, p. 115, n° 243.
        54 Voir, à ce propos, Angela OTTINO DELLA CHIESA, Caravage, Paris, 1967, p. 96, n° 46 ; J. R. JUDSON, op. cit., p. 65.
        551543. Huile sur toile, 242 x 361 cm. Vienne, Kunsthistorisches Museum. Voir, sur cette œuvre, F. VALCANOVER, op. cit., p. 113, n° 237 ; Rodolfo PALLUCCHINI, Profilo di Tiziano, Florence, 1977, p. 38.