Asger Jorn à la galerie Taptoe
L’année 1955 voit apparaître un nouveau lieu d’expression dans le paysage artistique bruxellois, la galerie Taptoe. Serge Vandercam, Maurice Wyckaert, Walter Korun (1), Clara et Gentil Haesaert impulsent la dynamique avec un objectif clair : créer un contrepoint à la politique d’exposition du Palais des Beaux-arts de Bruxelles en présentant un regard neuf sur la production belge et internationale (2). En ce sens, Serge Vandercam et Maurice Wyckaert, accompagnés de Jean Raine, publient Droit de réponse, un tract qui par le biais de l’ironie s’en prend à Jean Séaux, théoricien de l’art abstrait et de l’industrial design (3). Ils témoignent de cette relation amour/haine, amorce de réflexions, qui lors des révolutions de mai 1968, animera les débats à l’encontre de la politique culturelle de l’institution muséale (4) : « Notre amour se déclare. O mon bourgeois que j’adore, si je suis maigre, ne t’y trompe pas. C’est que je laisse en entrant au Palais des Beaux-Arts ou ailleurs ma pelisse de graisse au vestiaire. Mais je t’adore, Art Abstrait et mon amour est le plus bel opportunisme du monde » (5). L’idée de fonder un centre propice aux échanges artistiques émerge dans le contexte d’une Belgique dépouillée de lieux d’expositions. La galerie Apollo qui par le passé défendait les oeuvres de La Jeune Peinture Belge avait fermé ses portes, quant aux autres galeristes, leurs choix étaient régulés par les activités du Palais des Beaux-Arts (6). Très vite, Gentil et Clara Haesaert investissent les lieux d’un bâtiment désaffecté, au 24-25 place de la Vieille Halle-aux-Blés.
Bien que d’aucuns y voient le prolongement de Cobra, Taptoe ne se transformera jamais en mouvement. Des synergies y apparaissent mais l’alchimie d’une révolution stylistique sera absente. Comme l’exprime Serge Vandercam : « Il n’y avait ni manifeste ni réflexion ni vie commune… Taptoe a monté quelques bonnes expositions, Reinhoud, Hugo Claus, Jorn, Wyckaert, Alechinsky, etc…, de bonnes choses » (7). Le 22 décembre 1955, la galerie ouvre ses portes. Une exposition portant sur l’oeuvre d’Asger Jorn est programmée pour l’inauguration mais elle ne verra jamais le jour. Intervient d’emblée une contribution française, celle d’Edouard Jaguer et de Phases, son groupe artistique. Organisant au même moment la Première confrontation internationale d’art expérimental à Paris (8), il souhaitait affirmer sa visibilité à Bruxelles. Le désistement de Jorn permit la mise en place d’un événement collectif accueillant des artistes issus de différentes formations, à l’instar de Camille Bryen, Jacques Herold, Yasse Tabuchi, Pierre Alechinsky, Hugo Claus, René Guiette, Roel d’Haese et Serge Vandercam.
Au même moment, Asger Jorn prolonge ses recherches sur les formes libres à Albisola, un centre de la céramique situé en région Ligure. Pour la seconde fois, il est invité à présenter ses travaux à la galerie Taptoe. L’artiste accepte d’y participer afin d’y dévoiler une analyse critique du programme d’Edouard Jaguer (9). Du 24 mars au 11 avril 1956, Jorn y définit une nouvelle approche de la matière. Son investissement dans le domaine de la céramique déclencha une transformation de sa pratique artistique. Christian Dotremont en témoigne dans le texte rédigé en prémices du catalogue de l’exposition : « Jorn est un paysan terriblement attaché à la terre, à la matière (et par exemple à la pâte de couleur de quoi est fait le tableau) » (10).
Quelques mois plus tard, son travail est présenté aux cimaises de Taptoe à côté des productions de Pierre Alechinsky, Karel Appel, Reinhoud D’Haese, Roel D’Haese, Walasse Ting, Maurice Wyckaert, Enrico Baj et Christian Dotremont. Occupé en Italie à l’organisation du Premier Congrès mondial des artistes libres (11), Jorn se démarquera par son absence. Néanmoins sa volonté d’utiliser la visibilité de Bruxelles comme carrefour expérimental est prégnante. Comme défendu dans une lettre adressée à Giuseppe Galizzio, Piero Sismondo et Elena Verrone, en décembre 1956, Jorn souhaitait doter le Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste — le coup de point anti-Bauhaus — d’une assise internationale (12) : « Debord m’annonce que vous vous permettez d’engager toutes nos forces communes dans une manifestation d’apparence à Torino au mois de décembre, un mois avant l’exposition en Belgique qui sera maintenant éliminée à cause du manque de préparation (…) Je ne veux pas perdre mon temps avec des bêtises d’un intérêt purement provincial, et ça ne m’a jamais gêné de foutre en l’air une organisation qui déroutait » (13). Pour Jorn, Taptoe permettrait de révéler ses recherches en dehors de l’Italie. Dans cette voie, le Danois organise la Première exposition de psychogéographie au printemps 1957. Celle-ci consacre le rassemblement du Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste à L’Internationale lettriste (14) et au Comité psychogéographique de Londres. Le programme annonce « des peintures et céramiques sensationnelles de Jorn, des peintures de Ralph Rumney, un dessin fou psychogéographique et des photographies de Michèle Bernstein et Mohamed Dahou » (15). De plus, un cycle de conférences est prévu en vue de défendre les volontés situationnistes : L’art Brut de vivre et Industrie ; Beaux-Arts deux extrêmes de l’unité Situationniste (16). Bien que ces théories resteront incomprises, la manifestation marquera la production belge : « La rencontre avec Jorn a été décisive pour la plupart d’entre nous : Jorn était un révélateur unique, il activait l’imagination par sa passion juvénile d’inventer, sa curiosité et son immense culture » (17). En quête d’une identité propre, Maurice Wyckaert se découvre, par ce biais, dans l’élan matiériste et dans les thèses situationnistes. Dans la foulée, il accompagne Asger Jorn à Albisola. Sur place, il réalise ses premières céramiques et passe aux hautes pâtes. La liberté de la matière prônée par Jorn donne naissance à de nombreuses collaborations (18). Son œuvre trouve écho chez Théo Wolvecamp qui exposera également à la galerie Taptoe. A son tour, il s’engage dans la cause situationniste et contribue au premier numéro de l’édition internationale du Situationist Times (19). Au cœur de l’expérimentation, il recouvre d’un geste improvisé les reproductions d’un travail à quatre mains réalisé à la fin des années cinquante par Christian Dotremont et Serge Vandercam : Les Boues. Il demeure intéressant que quelques années après la manifestation Jorn, de nombreux artistes se soient intéressés au travail de la terre.
Bien que l’aventure Taptoe coupe court après dix-huit mois d’activités, la galerie aura servi de plateforme internationale et permis à Asger Jorn de créer des liens décisifs pour les futures dérives situationnistes. Au sortir de ces expositions, un terrain d’action commune se mit en place. Vandercam définira le centre artistique comme l’histoire d’un ratage (20), vide de sens et privé de principe (21).